La SQDC passe au crible

L’étude des crédits budgétaires se déroule à l’Assemblée nationale depuis la semaine dernière. Ça mange quoi en hiver, l’étude des crédits? C’est le moment où les parlementaires analysent en détail les dépenses effectuées par les différents ministères et organisations gouvernementales pour l’année venant de se terminer. 

Pour les oppositions, c’est l’occasion de cribler le gouvernement de questions, pour vérifier que les dépenses sont justifiées ou simplement pour tenter d’aller chercher une phrase savoureuse qui sera reprise par les médias qui regardent les discussions en direct. 

Pour le gouvernement et les intervenants concernés, c’est donc en partie un chemin de croix, mais aussi une belle occasion de mettre en valeur leur bilan et leurs orientations. 

Pour nous, entreprises, parties prenantes et simples citoyens, l’exercice permet de prendre le pouls des préoccupations des députés et des orientations gouvernementales et de récolter plusieurs données intéressantes. En se préparant à l’avance, on peut d’ailleurs cibler l’information qui nous intéresse et travailler avec les oppositions pour préparer des questions à poser.

La Société québécoise du cannabis (SQDC) n’y a pas échappé. Dans les questions posées au ministre des Finances Éric Girard et au président et chef de la direction de la SQDC Jean-François Bergeron, cinq grands sujets sont ressortis, qui donnent une idée de là où en est la société d’État et des perspectives de l’organisation pour l’avenir.

1. L’ouverture des succursales et des esprits

Durant les échanges, le grand patron de la SQDC a indiqué que la cadence d’ouverture des succursales à travers le Québec avait suivi son cours malgré la pandémie. On compte désormais 68 succursales, très près de l’objectif de 70 pour l’année fiscale 2020. 

Outre la quantité, il y a aussi la qualité. Celui qui est encore aux commandes de la SQDC jusqu’au 31 mai a souligné que le déploiement de nouvelles succursales bénéficiait d’un changement d’attitude dans les municipalités : alors qu’aux premiers jours de la légalisation les villes ne voulaient pas de succursales dans les endroits visibles, elles voient maintenant l’achalandage appréciable que celles-ci génèrent pour les commerces environnants. La SQDC a donc de plus en plus accès aux meilleurs emplacements pour s’établir. 

2. La championne des bas prix et de la lutte au marché noir

La SQDC s’enorgueillit toujours d’offrir les prix moyens les plus bas au Canada. Ceux-ci demeurent en moyenne 25 % plus bas au Québec qu’ailleurs au pays et continuent de baisser, notamment en réponse à la surproduction à l’échelle canadienne : d’une moyenne de 8,40 $ le gramme en 2018, les prix moyens s’établissent aujourd’hui à 6,40 $ le gramme. Ils concurrencent donc appréciablement ceux du marché noir qui se situent autour de 6,00 $ dollars le gramme. 

L’étude des crédits nous a de plus appris que la consommation totale estimée pour le Québec, marchés légal et illicite confondus, s’établissait désormais à 173 tonnes chaque année. Évaluée à 150 tonnes avant la légalisation, la consommation des Québécois a été révisée à la lumière des données réelles. La SQDC dit en avoir maintenant accaparé 53 % par rapport au marché noir; sa part du gâteau s’élevait à 30 % il y a un an. À la fois propulsée par l’arrivée des produits dérivés et par le déploiement de nouvelles succursales, cette croissance est également remarquable en ce qu’elle a eu lieu malgré le rehaussement à 21 ans de l’âge minimal pour se procurer légalement du cannabis. 

3. Considérations commerciales, politiques et sémantiques autour des produits

Lutter contre le marché noir en n’encourageant pas la consommation n’est pas une mince tâche. Alors que député libéral André Fortin s’inquiétait de voir de moins en moins de produits d’un gramme sur les tablettes (selon lui, les plus grandes quantités encouragent la consommation), le PCD de la SQDC a dû expliquer que les produits d’un gramme ne se vendaient pas aussi bien que les plus grandes quantités. 

Bien que certains aspects commerciaux semblent s’imposer, M. Bergeron a tout de même souligné que son utilisation de l’expression « barre tendre » dans le contexte de l’arrivée des produits dérivés sur les tablettes lui avait valu un appel du ministre Lionel Carmant. Il a bien spécifié que tout nouveau produit serait nommé et présenté de façon à n’être pas du tout attrayant. Le mot « biscuit » sera d’ailleurs lui aussi proscrit. 

4. Des producteurs québécois qui prennent de plus en plus de place et une appellation d’origine en développement

Si certains mots sont mis au ban, tous les produits autorisés par la loi sont les bienvenus : « Il n’y a aucun producteur qui a souhaité entrer à la SQDC qui n’est pas sur les tablettes », a déclaré Jean-François Bergeron. 

Les députés membres de la Commission sur les finances publiques ont d’ailleurs semblé fort intéressés à connaître la proportion de Québécois parmi tous les fournisseurs de la SQDC. Selon Bergeron, cette proportion est actuellement estimée à 30 % et est en hausse progressive. Grâce aux 25 fournisseurs actuels et aux 24 producteurs actuellement en attente de leur licence, on prévoit que cette proportion grimpera bientôt à 50 %. 

On a toutefois reconnu que 80 % des ventes de la dernière année étaient attribuables aux producteurs avec lesquels la SQDC a conclu ses premiers contrats d’approvisionnement : Aphria, Aurora, Canopy Growth, Hexo et Tilray. Aucun de ces producteurs n’a son siège social au Québec. 

La définition que l’on utilise pour qualifier un producteur ou un produit de « Québécois » est donc cruciale et c’est là-dessus que planche la SQDC pour finaliser son projet d’appellation d’origine sur le modèle d’Origine Québec à la SAQ. À l’heure actuelle, seulement cinq producteurs ont à la fois leur siège social au Québec et une production québécoise de la semence à l’embouteillage. On devinait les débats en coulisses quand Bergeron a suggéré que pour la SQDC, un « produit du Québec » ne requérait pas forcément de provenir d’une entreprise ayant son siège social au Québec.

5. Contrats avec les fournisseurs : vers un resserrement?

Les députés présents étaient également préoccupés par les contrats de la SQDC avec ses fournisseurs, qui se concluent de gré à gré. Le chef de la société d’État a toutefois indiqué qu’il n’y aurait vraisemblablement pas de mouvement vers les appels d’offre étant donné que le cycle commercial débute bien avant les contrats d’approvisionnement (par exemple avec des lettres d’intention) et que le cannabis n’est pas soumis aux mêmes ententes commerciales internationales que, par exemple, le vin. 

Questionné sur la pression que la légalisation aux États-Unis pourrait entraîner sur le marché canadien, Bergeron a aussi signalé qu’il n’y avait pas lieu de resserrer les contrats ou de les prolonger au-delà de trois ans.

La question que tout le monde se pose

Malgré toutes les questions posées à l’étude des crédits, une n’a pas été posée : qui remplacera Jean-François Bergeron à la tête de la SQDC le 1er juin? Promotion à l’interne ou candidature externe? C’est une annonce que le secteur attend certes avec impatience. 

Caroline Lavoie est consultante en affaires publiques et en relations gouvernementales. 

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